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Mitchell Stanley : « C’est l’histoire des aborigènes racontée par des aborigènes »

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Servant or Slave compte parmi les films en compétition de ce 14ème FIFO. Rencontre avec le producteur de ce documentaire australien, Mitchell Stanley.

 

Bouleversant, émouvant, parfois ironique, souvent dur … C’est un film qui ne vous laisse pas indifférent. Durant près d’une heure, Servant or Slave donne la parole à cinq femmes aborigènes. Toutes ont été victimes des sévices des hommes blancs, des Australiens, qui ne les considéraient pas comme des humains. Près de trois générations d’aborigènes, femmes comme hommes, seront enlevées de leur famille pour être placés dans des foyers afin de devenir, un jour, domestique de riches propriétaires. D’autres travailleront sur les champs sans jamais être payés. Servant or Slave met en exergue ces témoignages, et raconte le combat que mènent, encore aujourd’hui, les aborigènes pour faire reconnaître ces discriminations et ces injustices dont ils ont été victimes.

 

FIFO : Les témoignages du film sont très forts. Cela a t-il été difficile d’accéder à ces femmes et de les rencontrer ?

 

Les cinq femmes dans le film sont de trois familles différentes. L’une d’entre elles, Violet West, fait partie de ma famille. J’ai pu rencontrer les autres femmes grâce à des cousins, des amis ou des connaissances. En réalité, il y a beaucoup de femmes aborigènes qui ont subi ces sévices. Il y a aussi des hommes, mais nous avons préféré mettre en avant la communauté féminine car on les a très peu entendues. Pour que le film soit plus fort, nous avons gardé seulement cinq témoignages. Nous avons pu voir que trois générations étaient impactées par cette histoire. Cela va des années 30 aux années 50, pour se terminer en 1969.

 

FIFO : Qu’est-ce qui a permis de mettre fin à cette histoire ?

 

C’est la loi anti discrimination de 1975, votée au parlement. Avant cette date, les aborigènes étaient classés en tant que faunes et flores. Ma mère est Franco-anglaise, mon père, lui, est aborigène. Il est né avec ce statut. Moi, je suis le premier de la génération à être considéré comme un humain. 

 

FIFO : En tant qu’aborigène et occidental, était-il important de faire ce film ?

 

Je vis un pied dans chaque monde. Je suis le témoin. Je suis clair de peau, je vois donc le racisme sans le ressentir. Mes frères et sœurs qui sont plus mats, sont victimes de ce racisme. J’avais donc un rôle à jouer, celui de faire ce film.

 

FIFO : Vous avez voulu faire passer un message avec ce film ?
Oui, mais je ne crois que tout le monde l’ait bien reçu. Si certains éléments du documentaire ont été perçus, d’autres, comme le salaire volé, ce n’est pas encore le cas. Le gouvernement n’a d’ailleurs toujours rien payé à ce jour. Il y a eu seulement un paiement partiel en Nouvelle-Galles. Ce combat est toujours d’actualité. En Queensland et en Australie occidentale, des procès avec des collectifs de victimes ont eu lieu. Mais la société ne prend pas encore conscience du problème. On peut le voir d’ailleurs à travers les réseaux sociaux. De nombreuses personnes de la communauté non indigène, postent des messages en demandant aux aborigènes de passer outre ce problème de salaire, car cela est vieux et remonte à 200 ans, à l’époque du navigateur James Cook. Mais ce n’est pas vrai. Cette histoire est récente, le film le montre bien.

 

FIFO : Est-ce que c’est un film qui a été difficile à réaliser ?

 

On a beaucoup pleuré… On a d’abord fait les interviews pour écrire le film. Le réalisateur a ensuite tourné avec la caméra. Dans ces moments, le comité était restreint. Il y avait juste la présence de quelques personnes, et notamment de la coproductrice. Une présence féminine qui nous a aidé à mettre tout le monde plus à l’aise. Au total, il a fallu deux ans de préparation et six mois de tournage.

 

FIFO : Est-il important qu’un tel film soit sélectionné au FIFO ?

 

Oui, très important. Même si c’est la première fois que j’y participe, je sais que le FIFO est une plateforme pour les réalisateurs indigènes. Et, c’est un festival qui a une grande renommée aujourd’hui. Non seulement, il touche des spectateurs de toute l’Océanie, mais il permet aussi de montrer des expériences partagées, parfois similaires, entre les peuples de l’Océanie. Je pense donc que le FIFO est un foyer pour mon film.

 

FIFO : Avez-vous montré votre film aux protagonistes ?

 

Oui. Les premières fois, cela a éveillé un traumatisme, ensuite, cela a permis à certaine d’enlever un poids de leur épaule. C’est le cas par exemple de Valérie, qui a notamment été victime de viols. Finalement, elles sont reconnaissantes qu’on leur ait laissé enfin la parole. C’est d’ailleurs aussi pour cela que nous n’avons pas voulu rencontrer les « bourreaux », car ce n’était pas leur film, mais celui de ces femmes aborigènes. Trop longtemps, nous avons entendu l’histoire racontée par les Australiens. Cette fois, c’est l’inverse : c’est l’histoire des aborigènes racontée par des aborigènes.

 

FIFO – SF