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Carl Aderlhod : « On voulait marquer le coup »

Carl Aderlhod est le président du jury de ce FIFO 2019. Nous lui avons posé quelques questions sur son premier festival et séjour en Océanie.

Pourquoi avoir choisi Anote’s ark comme Grand Prix ?

Cela nous semblait être un bon moyen de montrer quel est le message du FIFO. Comme l’a dit Wallès Kotra, sans l’Océanie le monde serait différent et amputé d’une partie importante. L’idée était de montrer et témoigner de cela. Ce qui nous a beaucoup frappé est qu’un petit archipel dans un endroit complètement isolé se retrouve victime du réchauffement climatique. Comme le dit un moment dans le film le président de l’île, on s’est plus préoccupé de sauver les ours polaires que les habitants de Kiribati. On voulait donc marquer le coup.

Pensez-vous qu’un film peut changer les choses ?

En tout cas, cela permettra au film d’avoir un rayonnement plus large et d’être vu par plus de gens. Au final, notre souhait est que personne ne puisse dire : on ne savait pas. Et ça, ça nous paraît extrêmement important. Je crois que le Grand Prix du FIFO peut permettre ça.

Est-ce un choix politique d’une certaine manière ?


On peut le dire comme ça, oui. Mais ce qui est marquant est que sur les 13 films en compétition, ce thème revenait à plusieurs reprises et paraît d’une actualité importante. Nous avons quelque chose de concret et d’humain dans les témoignages. A la fin, on n’a qu’une envie c’est de s’engager avec eux.

L’identité est importante dans les films du FIFO, mais vous disiez qu’elle est perçue différemment en Océanie qu’en France ?


Oui, tout à fait. L’identité en France est une notion qui repose sur la peur et le rejet des autres. Ce qui m’a marqué ici, et c’est une vraie découverte, est que les revendications d’identité n’étaient pas excluantes de l’autre mais une manière de se rencontrer. Et l’identité de cette manière-là, je la trouve enthousiasmante, j’ai envie de la partager.

Paul Damien Williams : « C’est un prix spécial pour un homme spécial »

Paul Damien Williams a remporté un prix spécial du jury avec son film Gurrumul. Ce documentaire fait le portrait de Geoffrey Gurrumul Yunupingu, artiste admiré par sa communauté et célèbre en Australie, mort en 2017. Une voix exceptionnelle, qui était celle d’un homme né aveugle et peu bavard.

Le président a confié que vous étiez passé très près du Grand Prix. Comment vous sentez-vous ?

C’est bon de savoir qu’on était tout proche… Mais d’avoir le prix spécial du jury c’est très particulier pour nous, surtout ici, au FIFO. C’est un festival incroyable. J’ai des amis producteurs qui m’ont poussé à venir à ce festival et je n’ai pas été déçu, ça a été génial.

Avez-vous senti l’engouement du public pour votre film ?

Oui mais aussi pour tous les films. On sent que les gens sont intéressés et curieux, ils ne venaient pas juste pour un film mais pour plusieurs projections. C’était vraiment magnifique. Je pense que les organisateurs de ce festival doivent être félicités pour leur travail. Mon film a voyagé partout dans le monde dans des grands festivals à Berlin, à Washington, au Canada, etc. Mais, ici, je me suis régalé !

Est-ce important pour vous et Gurrumul, décédé, d’avoir ce prix ?

Oui, c’est très spécial. Surtout que nous faisons partie de la région de l’Océanie et ce prix fait partie d’un festival dédié à cette région. C’est un prix spécial pour un homme spécial. C’est un bel hommage, un bel héritage… Tout le monde dans la communauté sera tellement heureux d’apprendre cette nouvelle.

Christophe Cordelier et Heretu Tetahiotupa

Patutiki, l’art du tatouage des îles Marquises a reçu le prix du public. Pour les deux réalisateurs, Christophe Cordelier et Heretu Tetahiotupa, c’est un bel hommage à cette culture et cet art marquisien.

Votre film a été choisi par le public, comment vous sentez-vous ?

Heretu Teahiotupa : C’est un très grand honneur pour nous, les Marquises et la culture marquisienne.

Christophe Cordelier : On voulait rendre hommage aux Marquises, c’est fait. On est très honoré. C’est une belle surprise et un honneur.

Que représente ce prix pour les Marquises ?

Heretu Teahiotupa : Je suis fier d’être Marquisien

Christophe Cordelier : C’est la première fois qu’un film était projeté en langue marquisienne, quelque part cela a dû faire écho dans le public. Ce public a montré qu’il y avait vraiment une attente : qu’on mette les Marquises à l’honneur. Voir défiler des anciens marquisiens et toute la culture mise à l’honneur, pas seulement le tatouage, oui, je pense que les Marquises sont fières.

Il s’agit de votre premier film, première réalisation, que retenez-vous de cette aventure ?

Heretu Tetahiotupa : On peut avoir des rêves, se donner les moyens de les réaliser, et d’aller jusqu’au bout. C’est une des plus belles expériences de la vie. C’était une expérience incroyable, et travailler avec Christophe c’était vraiment génial, il y avait une vrai symbiose.

Emmanuel Tjibaou : «J’ai une pensée pour mon père mais aussi pour tous les grands »

Au nom du père, du fils et des esprits a obtenu le prix spécial du jury de ce FIFO 2019. Ce documentaire a rencontré un franc succès auprès des spectateurs. Le portrait de Jean Marie Tjibaou, grand homme politique kanak assassiné en 1989, est raconté par son fils Emmanuel. L’homme interroge ses souvenirs d’enfance, sa famille, les gens qui l’ont côtoyé, amis ou compagnons de route. Il montre avec sensibilité l’importance qu’a eue sa lutte en faveur de la culture et de l’identité kanak, mais aussi son rôle dans l’histoire récente de la Calédonie actuelle.

Vous venez de recevoir le prix spécial du jury, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

D’une manière personnelle, le fait de recevoir ce prix m’a touché. J’étais jury avant, là je suis de l’autre côté de la scène. Je sais tout le débat, les pour et les contre. Pour l’histoire en elle-même, c’est intéressant car ça se passe à Tahiti. Le fait de le primer ici lui permet d’avoir une vie ici et dans tout le réseau océanien. J’ai bien sûr une pensée pour les deux réalisateurs qui n’ont pas pu venir, nous avons mis presque 4 ans pour faire ce film. Au final, il reçoit un accueil unanime !

Lorsque vous avez reçu le prix, vous avez été ovationné, c’est un bel hommage ?

Oui, c’est d’ailleurs pour cela que je n’ai pas réussi à parler, j’étais trop touché. J’ai une pensée pour mon père mais aussi pour tous les autres, car c’est l’histoire de tous les leaders, de Pouvanaa, de tous les grands qui se sont levés. C’est aujourd’hui un héritage qui s’estompe avec l’histoire mais qui mérite qu’on s’y penche et qu’on se rappelle qu’on ne peut pas acheter la dignité.

Ce prix est-il important pour ces combats ? 

Oui mais il l’est aussi pour la France. Là, on parle de la colonisation française. Si j’ai senti la nécessité de faire ce film, c’est qu’aujourd’hui à mon sens il y a très peu d’ouvrages, de livres ou de documentaires qui parlent de nous et de la manière dont nous avons été brimés, humiliés. J’ai aussi voulu faire ce film pour donner cet éclairage. Mon père avait dix ans quand l’indigénat s’est arrêté. Cela s’est arrêté dans les textes mais dans la réalité, cela s’est poursuivi. Il s’agit aussi d’un témoignage de ces histoires qu’il ne faut pas oublier. Si on oublie, on peut être amené à la revivre. J’espère que mon fils ne subira pas ce que j’ai subi, ce que mon père et mon grand-père ont subi.

FIFO – Suliane Favennec