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Eliane Koller : L’intérêt des réalisateurs pour la question du genre s’inscrit « dans le mouvement de libération actuel »

C’est une thématique qui revient souvent au Fifo : la question du genre. La personnalité, les combats, les rêves, les douleurs des personnes transgenres transparaissent à travers ces films, qui touchent le public. Les documentaires sélectionnés sont ainsi régulièrement récompensés par le jury ou plébiscités par le public. Pourquoi autant d’intérêt pour cette thématique ? C’est la question qui était au cœur d’une conférence sur les documentaires et le genre en Océanie, ce mercredi matin, au Fifo. Rencontre avec l’une des intervenantes, Eliane Koller, réalisatrice du film Les étoiles me suffisent, présenté hors compétition.

Il y a déjà eu beaucoup de films projetés au Fifo sur des personnes transgenres. Pourquoi faire un autre documentaire sur la question ?

J’ai commencé à faire ce film il y a cinq ans et à l’époque, il n’y avait pas de documentaire sur le sujet, seulement des reportages. Je voulais aller plus loin, être plus proche de mon sujet, c’est pour cela que j’ai donné des petites caméras aux protagonistes de mon film, pour qu’elles filment leur journal intime. Ce n’est pas moi qui ai posé des questions spécifiques, dicté ce qu’il fallait dire, je les ai accompagnées pendant trois ans et demi en leur donnant des conseils techniques, en discutant du contenu… Le film s’est fait tout seul, elles parlent de ce qui les émeut, les passionne. Je ne voulais rien montrer, moi, mais mieux connaître leur situation sans l’inventer, en leur donnant une scène.

Comment as-tu rencontré et choisi les personnes que tu allais suivre ?

Ça a pris un moment ! J’avais un peu peur… et puis, un jour, j’ai rencontré une animatrice radio transgenre, j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allée la voir. Elle a tout de suite été partante, a rassemblé quelques amies raerae et finalement, on en voit trois dans le film – se filmer soi-même, ce n’est pas fait pour tout le monde et cela a demandé plus de trois ans d’investissement. Nous avons trois caractères, trois perspectives très différentes.

Pendant la conférence, vous avez raconté que vous leur avez demandé de ne pas enjoliver leur situation, de livrer aussi la part sombre de leur existence…

Je ne voulais pas faire un film qui dit la vie est belle, tout va bien. Mais c’est la vision de la vie qu’ont certaines personnes transgenres, il faut se créer un espace joyeux, apprendre à ne pas voir, ne pas être touché par certaines choses. Les raerae se créent une carapace décorée avec des fleurs et de belles pensées et quand tu veux entrer dans la partie moins heureuse de leur vie, c’est difficile.

Pourquoi le sujet intéresse autant de réalisateurs océaniens ces dernières années, selon toi ?

C’est vrai que cela fait trois années de suite qu’il y a des films sur les transgenres qui sont sélectionnés au Fifo. Je pense que cela s’inscrit dans le mouvement de libération actuel ; il y a toujours des périodes, des époques, comme dans les années 1960, où un vent de rébellion a soufflé un peu partout dans le monde et lancé une vague de décolonisation. Là, je perçois un phénomène de libération de la parole – sur le système démocratique, sur la place des femmes… Pour les transgenres, la parole reste difficile, vers 11-13 ans c’est une époque lourde, noire, solitaire, tu commences à te retirer, à fermer ta bouche et à être déjà content d’exister. Ce ne sont pas les transgenres qui font des films, d’ailleurs, ils ne revendiquent pas leurs droits. Il y a un mouvement aujourd’hui, il y a des réalisateurs qui le voient et ça va sûrement inspirer encore d’autres auteurs.

FIFO – Elodie Largenton