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Gurrumul, portrait intime d’un artiste aussi bouleversant qu’énigmatique

Sa voix a enchanté des millions de gens à travers le monde. Et pourtant, Geoffrey Gurrumul Yunupingu n’avait rien d’une star. Né aveugle, très timide, peu bavard, le chanteur et musicien aborigène s’est produit sur les scènes du monde entier, grâce notamment au soutien apporté par son producteur, Michael Hohnen. Leur relation est un élément central du documentaire présenté en compétition officielle au Fifo, intitulé sobrement Gurrumul. On y voit aussi les difficultés de l’artiste à trouver un équilibre entre son mode de vie traditionnel, ses responsabilités au sein de sa communauté, et sa carrière internationale. Rencontre avec le réalisateur Paul Damien Williams.

Le film est très riche, on suit Gurrumul sur des années et dans des circonstances très diverses. Comment avez-vous réussi à accéder à tous ces moments de la vie de l’artiste ?

On a tourné pendant deux ans et demi et surtout, on a eu la chance de recevoir de la maison de disque une boîte contenant plus de 200 heures de films. Il y a avait des archives en 16mm, des images datant des années 1970, tournées dans l’île Elcho, dans le Territoire du nord, d’où vient Gurrumul.

On découvre ainsi l’un des plus grands chanteurs et musiciens australiens dans son intimité, mais il ne se livre pas directement…

C’était l’une des deux conditions qu’il a posées : pas d’interview. Ça rend les choses vraiment compliquées, et c’est pour ça que le film s’ouvre sur la frustration d’une journaliste australienne qui n’arrive pas à obtenir de réponses de Gurrumul. Mais comme on dit, le manque de limitation est la mort de l’art… On a respecté ses volontés et on est passé par Michael, son grand ami et collaborateur. Cela pose un autre problème, parce qu’on a un Australien d’origine européenne qui parle au nom d’un Aborigène de la culture indigène, mais on voit bien la profondeur de la relation entre les deux hommes, ce n’est absolument pas superficiel – ils s’appellent d’ailleurs « frère » et le père de Gurrumul parle de Michael en disant « mon fils ». Le système familial aborigène est extrêmement complexe et Michael a sa place dans ce monde.

Quelle était l’autre contrainte posée par Gurrumul ?

Il ne voulait pas qu’on parle de ses problèmes de santé, pour qu’on n’insiste pas une fois encore sur la situation sanitaire catastrophique des populations indigènes, sur du négatif. L’espérance de vie des femmes aborigènes est inférieure de 10 ans à celle des non-Aborigènes, et pour les hommes, la différence est de 12 ans. Les peuples aborigènes sont de loin les plus défavorisés du pays. Avec tout ça, la culture est exclue du récit, de la description qu’on fait de la vie des communautés aborigènes. C’est d’ailleurs ce qui a surpris beaucoup de spectateurs en Australie, ils ont découvert à quel point la culture aborigène était sophistiquée. Le documentaire est resté à l’affiche pendant 23 semaines, il a très bien marché, certains l’ont même vu plusieurs fois !

Avez-vous été surpris par ce succès ?

Je me suis posé la question des raisons de ce succès. Selon moi, cela tient à la clarté et à la pureté de la voix de Gurrumul. Les paroles ne sont pas essentielles, c’est un peu comme un opéra que l’on apprécie sans comprendre l’italien. Au début, on souhaitait traduire les paroles des chansons de Gurrumul, qui s’exprime dans la langue aborigène de son île, Elcho, mais ça s’est révélé impossible. Ce n’est pas comme traduire des chansons allemandes en français, avec une base culturelle commune. Pour les chansons de Gurrumul, on n’a pas les références culturelles et anthropologiques suffisantes – on le voit d’ailleurs dans le film, quand un journaliste belge n’arrive pas à comprendre ce que Gurrumul veut dire quand il se présente comme étant un enfant de l’arc-en-ciel. Ne pas traduire les paroles permet aussi de plonger plus profondément dans la pureté de sa voix.

Fifo – Elodie Largenton