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Rencontre avec les réalisateurs de Patutiki, l’art du tatouage des îles Marquises

Heretu Tetahiotupa et Christophe Cordier sont les auteurs de Patutiki, l’art du tatouage des îles Marquises, film en compétition pour ce FIFO 2019. Les deux réalisateurs vivent aux Marquises sur l’île de Nuku Hiva. Durant deux ans, ils ont suivi les Marquisiens pour filmer la pratique du tatouage. Un art ancestral qui a été interdit par les missionnaires avant de renaître de ses cendres. Durant 55 minutes, le film entièrement en langue marquisienne plonge le spectateur dans cet art unique aux motifs denses, au sens fort et à la portée symbolique. Entre récits des anciens et rencontre avec les jeunes, Patutiki, l’art du tatouage des îles Marquises propose un voyage dans la culture et l’histoire de cet archipel qu’on surnomme Enua Enata, la Terre des Hommes.

Pourquoi avoir choisi de réaliser ce film en langue marquisienne ?

Heretu Tetahiotupa : La base de notre vision pour ce film était de le faire dans l’esprit marquisien, de montrer la réalité du tatouage selon le Marquisien. On a fait des interviews en marquisien et on s’est dit que tout prenait sens en marquisien. Surtout à une époque où la question de la langue est très importante avec une jeunesse qui s’en désintéresse. C’était donc important d’expliquer l’intérêt de cette langue qui pouvait montrer beaucoup de choses.

Est-ce que la langue marquisienne a permis de dire des choses qu’il n’était pas possible de dire en français ?

Heretu Tetahiotupa : La langue polynésienne donne accès à d’autres domaines qui n’ont pas d’équivalence dans la langue française. Au-delà de cet aspect, les gens étaient plus à l’aise en parlant le marquisien, leur langue maternelle. C’était important pour nous aussi que les gens entendent cette langue dans laquelle est né le tatouage marquisien. Elle ne fait qu’un avec le tatouage. Il faut donc que les gens entendent en marquisien pour comprendre ce tatouage.

Christophe Cordier : Avec le marquisien, on pouvait être sur un vrai terrain d’échanges et recueillir des informations. On est dans l’affect et pour avoir un regard juste il était essentiel de passer par le marquisien. La langue est avant tout une composante de l’identité culturelle mais c’est aussi un moyen d’avoir un regard du cœur surtout avec la jeune génération. Quant au choix de le diffuser en marquisien, c’était une évidence. Pour la petite histoire, on a fait une tournée en avant-première aux Marquises. Au regard de l’impact que cela a eu sur les Marquisiens, de voir leur histoire diffusée dans leur langue, on s’est dit qu’on envoyait un message fort au FIFO.

Pourquoi avoir fait ce film aujourd’hui, y avait-il un besoin ?

Heretu Tetahiotupa : Le tatouage est un sujet en vogue aujourd’hui, et le tatouage polynésien rencontre un succès grandissant dans le monde. Pourtant, il y a très peu de gens qui se rendent compte que les tatouages et motifs qu’ils portent sont originaires des Marquises. Les Marquisiens ont envie de faire entendre leur voix au sujet de leurs tatouages qui aujourd’hui se diffusent partout dans le monde

Était-il important pour vos personnages de justement montrer l’origine du tatouage marquisien ?

Christophe Cordier : Oui, tout à fait. C’est une fierté avant tout mais qui est frustrée : de voir que ces motifs ont fait le tour de la planète sans que personne ne connaisse leur origine géographique alors que derrière, il y a l’histoire d’un peuple qui mettait au centre de la vie aux temps anciens le tatouage. Donc oui, c’était une fierté pour les acteurs de notre film. Et toutes les Marquises sont très fières qu’un jour le monde sache d’où cela vient. L’idée est de faire ce lien, de revenir aux Marquises et dire que tout vient de là. Il y a quelque chose de magique. Ils ont réussi au travers de la dépopulation, des interdictions, de l’Etat, de la religion, à être là encore aujourd’hui et ce partout dans le monde.

Heretu Tetahiotupa : Cet aspect magique est très important, notamment sur le fond. Il y a quelque chose de très spirituel derrière les symboles du tatouage. La beauté qu’on observe n’est que la conséquence de la profondeur spirituelle ancrée dans ces symboles.

Est-ce que ce film peut servir de mémoire de ce patrimoine ?

Christophe Cordier : 52 mn, ce n’est pas suffisant. Nous avons un fond d’archives colossal, des heures et des heures d’interview. On a mis le doigt sur de vrais trésors. L’association Patutiki va s’occuper d’archiver et numériser ces images pour faire vivre ces témoignages.

Heretu Tetahiotupa : On a fait énormément d’interviews, nous avons rencontré beaucoup de personnes, nous avions besoin de créer des archives car nous avions affaire à des personnes qui sont des mémoires vivantes. Lorsque ces personnes partiront, il faut qu’il nous reste quelque chose. Nous avons fait près de 70 interviews dans toutes les vallées des Marquises. On n’a utilisé qu’une infime partie de ces interviews. On ne s’imaginait pas qu’il y aurait autant de témoignages.

Y -t-il un lien, un pont entre les jeunes et les plus anciens ?

Heretu Tetahiotupa : Il y a un écart entre ces générations mais le documentaire a permis d’insuffler une dynamique. Sur chaque île, nous avons rencontré des jeunes qui avaient beaucoup de connaissances et qui étaient très proches des anciens. Ces personnes m’ont beaucoup inspiré…

Christophe Cordier : Ce film a déclenché quelque chose dans les tripes des gens : ils se sont dit c’est mon histoire, ma culture, ce sont mes racines et elles sont belles. Notre volonté était de donner une vision positive car il s’agit d’une culture qui peut renaître.

FIFO – Suliane Favennec