FIFO 2026 – Sur les 44 films programmés cette année, dix documentaires ont été sélectionnés en compétition et devront être départagés par le jury et le public. Parmi les films figure un documentaire de Kimberlee Bassford, « Before the Moon Falls ». Un film puissant. Rencontre avec la réalisatrice.





Lorsque vous avez commencé le tournage de votre film « Before the moon falls », saviez vous que Sia Fiegel souffrait de troubles mentaux ?
« Au début non pas du tout, on l’a découvert quelques années après avoir commencé le tournage. Au départ, c’était surtout un film centré sur ses œuvres, sur l’artiste qu’elle est. Nous étions au courant de ses soucis de santé physique comme le surpoids, le diabète… mais nous ne savions rien de sa santé mentale.»
C’est par ailleurs pour cette raison que cela a viré au drame, c’est au sujet du diabète ?
« Oui tout à fait. C’est une discussion avec Caroline sur le diabète qui l’a contrarié et poussé à commettre l’irréparable. »
Le film se voulait un projet artistique et il a pris une autre direction quand vous avez appris qu’elle avait des troubles mentaux ?
« Tout à fait. Quand elle nous a partagé ses résultats, on a su que le film porterait en partie sur cela. »
Quelles étaient vos relations avec Sia ? Dans le film, on vous sent très proches et bienveillante vis à vis d’elle !
« Je viens d’une école de journalisme et je me devais d’être objective. Je devais mettre de la distance entre nous pour rester professionnelle. Au début, j’étais vraiment dans le rôle de réalisatrice, d’intervieweur à interviewé. Plus, j’en apprenais sur elle et ses soucis, plus on se rapprochait. A ce moment, la direction du film a changé, en accord avec Sia. A partir de là, on a beaucoup plus échangé. Et il y a un événement qui nous a davantage rapproché, c’est lorsqu’elle a fait une tentative de suicide aux États-Unis. A ce moment là, j’ai décidé de l’amener à Hawai’i. En plus d’être la réalisatrice, je me suis davantage préoccupée pour elle. Je voulais vraiment l’aider, mais je voulais aussi tenir la distance pour être objective. Au final, c’est une relation compliquée à décrire. »
On entend beaucoup d’échanges privés dans le film, on entend que vous vous inquiétez, est ce que vous ressentiez de la culpabilité à la fin, lorsqu’elle part en prison pour meurtre ?
« J’ai beaucoup réfléchis après le passage à l’acte de Sia. J’ai pris quelques cours en psychologie quand j’étais à l’université, même si je ne suis pas une experte. Je n’ai jamais rien déceler chez Sia et je ne me suis jamais sentie en danger en présence de Sia. Je m’inquiétais beaucoup qu’elle se fasse du mal à elle- même mais je n’aurai jamais pensé qu’elle puisse faire du mal à une autre personne. Suite à son geste, j’ai parlé avec des psychanalystes, des psychologues qui m’ont dit que parfois les maladies mentales peuvent dégénérer très vite. Parfois, ça peut être vraiment le jour et la nuit. Même si je tournais beaucoup avec Sia, elle avait sa propre mentalité, sa propre personnalité. Je pense que c’est aussi notre perception du monde où on est très peu éduqué pour percevoir ces maladies dans leur complexité. Je ne peux pas dire que je ne ressens aucune culpabilité mais je me demande parfois si j’aurai pu changer les choses. Mais, c’est malheureusement des choses qui peuvent arriver lorsqu’on est atteint de maladies mentales. »
Est ce que Sia a vu le film ?
« Elle a vu la première version du film avant que le meurtre survienne et qu’elle aille en prison. Mais, elle n’a pas vu la fin. Elle n’a plus pu après cela participer à l’élaboration du film. »
On vous a senti sensible à ses œuvres, à ses ouvrages, à son écriture, mais pour autant cela vous a horrifié qu’elle ait pu commettre un meutre. Aujourd’hui, qu’elle est votre sentiment par rapport à ce qui lui est reproché ? Et cela n’a-t-il pas été difficile pour terminer votre film ?
« Le but du film c’était vraiment de montrer la compassion que l’on peut avoir pour Sia. Mais il y a beaucoup de facteurs à prendre en compte. Lorsque le meurtre a eu lieu, je n’avais pas envie de tourner cela en une espèce de documentaire criminel. Je me suis donc concentrée sur notre idée de départ. De plus, j’ai de la compassion pour la victime et pour les familles des victimes. Je ne voulais pas excuser les actions de Sia, mais je me devais de poursuivre le film. Il faut savoir que cela a beaucoup secoué les communautés à Samoa. Nous avons du prendre tout cela en compte. Nous avons tenté de concilier le tout pour aboutir à ce résultat aujourd’hui. »
Sia est décédée en prison il y a deux semaines maintenant. Vous sentez-vous concerné aujourd’hui par la problématique de la santé mentale ?
« Je me suis toujours sentie concerné par cette problématique. Tout ce qui s’est passé, cela m’attriste. Je pense que les maladies mentales ne sont pas assez connues et considérées. Le film ne montre pas toute la complexité de la maladie. Je pense néanmoins que le film peut être un bon point de départ pour mener une réflexion sur le sujet. Dans notre société, les maladies mentales sont stigmatisées. »
Votre film aborde plusieurs sujets lourds comme les violences physiques, sexuelles, on parle de suicide, de l’abandon, de la maladie mentale, de meurtre, de prison… Que voulez-vous qu’on retienne au final de votre film ? « Il y a en effet différents sujets difficiles qui sont abordés, mais je pense qu’ils sont tous reliés. J’aimerai vraiment que les gens comprennent la complexité des maladies mentales. Je ne veux pas qu’on parle d’une personne qui est atteinte de trouble bipolaire mais qu’on parle de quelqu’un qui a des traumas qui a subi toute sa vie et qui a grandit dans des conditions sociales difficiles. La maladie est juste venue enrober le tout. L’être humain est compliqué. Je pense que cela peut arriver même s’il manque une composante de ce que Sia a vécu. J’aimerai juste rajouter que si j’ai fait ce film c’est aussi un message d’espoir pour les gens. Il ne faut pas que l’on tombe dans le déterminisme et dire que c’était inévitable. J’aimerai que les gens comprennent qu’avec des traitements, un suivi et du soutien, peut être que les choses auraient pu finir autrement. Il faut prendre soin les uns des autres. C’est aussi le rôle des communautés. Si Sia n’a pas demandé d’aide c’est parce qu’elle avait honte vis à vis de sa communauté. »
Vous avez un dernier mot à ajouter ?
« Comme certains d’entre vous le savent peut-être, Sia est décédée il y a deux semaines en prison. La projection du film au FIFO c’est donc un moment particulièrement émouvant pour méditer sur sa vie et l’enseignement que Sia nous lègue. Ce n’est pas facile. Comment appréhender la complexité d’une personne dont la lumière à la fois illumine et brûle de la même façon ? Je n’en ai pas la réponse, mais j’espère que ce film vous aidera à approfondir votre réflexion. »
Biographie de Sia Figiel
Sia Figiel, née à Matautu Tai, aux Samoa, en 1967, est une romancière, poétesse et peintre samoane contemporaine. Elle écrit en langue anglaise.
L’œuvre littéraire de Sia Figiel a été influencée par les chants et la poésie traditionnels qu’elle apprit en grandissant. Elle fut éduquée aux Samoa puis en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis; elle obtint une maîtrise à l’Université Whitworth. Figiel a dit vouloir présenter la culture samoane « d’un point de vue féminin ». Son roman Where We Once Belonged (« Là où nous appartenions jadis », traduit en français sous le titre L’île sous la lune) décrit, d’après le New Zealand Herald, « une société patriarcale marquée par de profondes disparités entre les sexes, une violence autorisée par la famille, et une identité individuelle toujours dominée par la communauté ». Dans ce roman, le personnage féminin central, Alofa, cherche à profiter de la vie avec ses amis, mais doit faire face aux valeurs traditionnelles de la société samoane. Sia Figiel a remporté la Compétition littéraire polynésienne pour sa poésie en 1994 et le Prix des écrivains du Commonwealth (catégorie fiction, région Asie du sud-est et Pacifique sud) pour L’île sous la lune en 1997.
Elle est décédée le 26 janvier dernier dans la prison de Tanumalala (Samoa). Elle était en détention depuis 2024 pour le meurtre présumé de la professeure Caroline Sinavaiana-Gabbard.
(Source: Wikipedia)

Christian Robert, éditeur chez Au vent des îles : « Une immense écrivaine océanienne »
Comment décrire Sia Fiegel ?
« C’est pas facile. Je dirais que c’est immense écrivaine océanienne. C’était une femme déchirée de l’intérieur. C’était une artiste qui a essayé de survivre dans un monde qui ne l’a pas très bien accueillie. Elle était également excessive dans beaucoup de domaine, mais Sia c’était aussi l’amitié, la joie, le rire mais malheureusement, elle a des côtés plus sombres. »
Comment décrire ses œuvres ?
« Les livres qu’elle a publié sont des romans très forts. C’est une prise de parole d’une femme qui a connu une enfance compliqué, violente, d’une femme qui à l’instar de Chantal Spitz en Polynésie, a posé une parole dans un monde très dominé par les hommes. Elle a eu ce courage incroyable de dire des choses qui ont choqué. Ce sont quand même des textes très crus. Je pense à « Free love », elle n’hésite pas à parler de choses qui sont tabu. Si je devais la décrire, je dirais que c’est une briseuse de tabou. »
Crédits photos : Lire en Polynésie
Quand vous avez appris qu’elle était en prison pour avoir assassiné son amie, comment vous sentiez vous ?
« J’étais extrêmement peiné. J’étais peiné pour Caroline. J’étais peiné car je connaissais le lien fort qui les unissait.Caroline Sinavaiana-Gabbard était comme un mentor pour Sia. Puis on était tous extrêmement attristé par son geste. On l’a également été lorsque l’on a appris son décès. Personnellement, j’ai vu Sia dans des circonstances où elle pouvait s’emporter. Après, j’ai lu tout ce qu’on pouvait lire à son sujet mais Sia était profondément meurtrie de l’intérieur. »
Qu’avez vous pensé du documentaire « Before the Moon Falls » ?
« Il est hyper bien fait. Moi, il m’a énormément touché. Pas parce que nos chemins avec Sia se croisaient depuis 20 ans. J’ai ressenti beaucoup de tristesse pour Caroline et les siens et pour Sia qui est un personnage singulier et on le voit dans le film. Après voilà, elle a commis un crime et on ne peut pas l’excuser. Le documentaire aura permis de voir que cette personne souffrait énormément et qu’elle avait un problème de santé mentale. »
Vaikehu Shan – FIFO Tahiti
Jenny Hunter – FIFO Tahiti